Culture, Histoire

Nouvelle France !

Entre les 16° et 18° siècles, la France entreprend une vaste conquête des territoires du nord de l’Amérique… L’Empire colonial alors constitué s’étend du golfe du Saint Laurent au golfe du Mexique au sud et jusqu’aux Rocheuses à l’ouest. Paradoxalement, cet épisode de l’histoire de France est mal connu en métropole ; il est sans doute plus illustré aux Etats Unis dans la mesure où de nombreux noms de lieux révèlent cette histoire faite d’aventures et de personnages hauts en couleur. Il n’est en effet pas rare de suivre la trace d’un trappeur d’origine bretonne ou normande dans un territoire isolé des USA. (La même histoire est totalement ignorée des américains, sauf exceptions rares…on vous la raconte ici )…    

Jean de Verrazzane

Les premiers français qui fréquentent les côtes du continent nord américain sont des pécheurs terre-neuvas au début du 16ème siècle. C’est François 1er qui déclenche la première grande expédition sous pression de marchands lyonnais, rouennais et d’armateurs dieppois. Il missionne l’explorateur toscan Giovanni de Verrazzano pour découvrir un passage vers l’orient vers 1522 et naturellement ce dernier se heurte aux terres américaines. Il fait alors du cabotage entre l’actuelle côte de Caroline du nord et suivant le littoral il remonte jusqu’à l’estuaire de l’Hudson (qu’il baptise alors la « Nouvelle Angoulême« ). Le pont Verrazzano à New York qui relie Brooklyn à Staten Island commémore cette aventure. Il désigne ces territoires nouveaux sous le nom de « Nouvelle Gaulle ». (Son second voyage plus au sud vers les Caraïbes lui sera fatal, puisqu’il sera tué et dévoré par des indigènes anthropophages). Six ans après cette fin tragique, c’est Jacques Cartier, le malouin, qui lui succède en 1534 avec pour mission d’explorer l’estuaire du Saint Laurent qu’il remonte. Il découvre ainsi le village de Stadaconé, peuplé d’iroquois (à l’emplacement de l’actuelle ville de Québec) et ouvrira la voie vers l’intérieur des terres, vers le Mississippi à ses successeurs.

Jacques Cartier

Après le temps des Valois, c’est au tour des Bourbons et d’Henri IV de donner une nouvelle impulsion à la découverte de ces nouveaux territoires. Pierre Dugua de Mons et Samuel de Champlain, partent ainsi sillonner la province de Québec et fondent les premiers établissements français en Amérique du nord à partir de 1604. Ils installent des bases à l’île Sainte Croix puis à Port Royal, mais l’hiver canadien et le scorbut amoindrissent la résistance de occupants. Pour financer en partie ces expéditions, Henri IV confia à Dugua de Mons le monopole du commerce des fourrures avec les indiens. Champlain fait d’innombrables aller-retours avec la métropole, s’installe avec sa jeune épouse, prend parti (pour les Hurons et les Algonquins contre les Iroquois), guerroie et découvre de nouveaux espaces au long de la rivière des Outaouais jusqu’aux grands lacs. Il tente de convaincre Louis XIII de l’intérêt stratégique pour la France de s’enraciner en Nouvelle France : « Par la Nouvelle-France, on pourrait « parvenir facilement au Royaume de la Chine et Indes orientales, d’où l’on tirerait de grandes richesses » ; la douane que l’on percevrait à Québec sur toutes les marchandises en provenance ou à destination de l’Asie « surpasserait en prix dix fois au moins toutes celles qui se lèvent en France » ; on s’assurerait un pays de « près de dix-huit cents lieues de long, arrosé des plus beaux fleuves du monde ». Il décède à Quebec en 1635.

Samuel de Champlain

A la mort de Champlain, les explorations cessèrent. Les Hurons et les Outaouais se chargeaient alors d’amener les fourrures dans la colonie. Les missionnaires eux allaient à la rencontre des Indiens. C’est ainsi que les récits des pères Brébeuf, Chaumonot, Raymbaut et Jogues contribuèrent à faire connaître les grands lacs. Le père Jogues, en compagnie de l’ingénieur Jean Bourdon, en dressa une carte partielle. La colonie française se heurte néanmoins aux appétits coloniaux des autres puissances européennes, Espagne et Grande Bretagne. On voit apparaître des aventuriers au courage et à l’audace certains : les « coureurs des bois » (parmi lesquels Médard Chouart des Groseilliers et Pierre-Esprit Radisson, qui déclarent être allés jusqu’à la baie d’Husdon vers 1659, mais sans en apporter la certitude).

Pierre-Esprit Radisson

C’est à partir de 1672 que l’expédition Louis Jolliet – Jacques Marquette traverse le lac Michigan, remonte la rivière aux Renards et entre dans un pays inconnu aux Européens. Ils remontent le Mississippi jusqu’à la confluence du Missouri qu’ils décident de ne pas remonter. Ils descendent ensuite le Mississippi jusqu’à la confluence de l’Arkansas. Ils ont ouvert la route du sud… C’est en 1682 qu’un Rouennais Réné-Robert Cavelier de La Salle et ses hommes atteignent l’embouchure sud du Mississippi en descendant le fleuve et passant par l’actuelle Saint Louis. Le 9 avril, ayant revêtu un manteau écarlate, il prend officiellement possession du territoire découvert au nom du roi de France et le nomme « Louisiane » en l’honneur du roi Louis XIV. Les Français y fonderont des villes au cours des années suivantes, dont les plus importantes sont la Nouvelle-Orléans (fondée en 1718 par Jean-Baptiste Le Moyne, sieur de Bienville) et Bâton Rouge (où les français construisent un fort également en 1718). Lors d’une seconde expédition par voie maritime dans le golfe du Mexique en 1684, Cavelier de La Salle ne parvient pas à retrouver l’embouchure du Mississippi et les déboires de sa flottille (attaque de flibustiers espagnols, maladie, mauvaises routes, attaque des tribus amérindiennes sur la côte texane, défection d’une autre partie de la flotte) amèneront les hommes à se mutiner. Dans un geste vengeur, Cavelier sera tué d’un tir à bout portant dans la tête par l’un des marins survivant à Navasota au nord de Houston (19 mars 1687). L’expédition qui avait pour but premier de conforter l’installation d’un établissement à l’embouchure du Mississippi a tourné au fiasco.

Cavelier de La Salle

Si tous ces émérites navigateurs et explorateurs avaient néanmoins contribué à créer un vaste territoire en Amérique qui était sous la gouvernance de la couronne française, la réaction de Louis XIV à la prise de possession de la Louisiane suscite un questionnement sur l’intérêt que celui-ci manifeste alors pour cette colonie : « Cette découverte est fort inutile et qu’il faut dans la suite empêcher de pareilles découvertes« . Ceci parait dès lors prémonitoire de ce qui adviendra des territoires de la Nouvelle France :

Nouvelle France avant 1750

La Nouvelle-France ‘canadienne’ et la rive gauche du Mississippi ont été perdues au profit de l’Angleterre en 1763, à la fin de la guerre de Sept Ans (dont l’extension américaine s’appellera « French and Indian War » bien que mettant aux prises les puissances ennemies européennes). A la suite de la conquête britannique de l’Acadie en 1755, les Anglais vont procéder à la déportation des paysans français qui peuplaient cette région ; c’est le ‘grand dérangement’ qui se soldera par le départ des Acadiens dans des conditions de sauvagerie dignes des pogroms du XXème siècle et leur ré installation partielle en Louisiane. Le ministre de Louis XV, Choiseul, moquera même la défaite de la France face à l’Angleterre comme n’étant que la « perte de quelques arpents de neige« … La rive droite du Mississippi et la Nouvelle-Orléans ont été cédées en 1762 à l’Espagne lors du traité de Fontainebleau. En 1800, la France récupère cependant la Louisiane des Espagnols lors du traité (secret) de San Ildefonso. Le 18 décembre 1803, la Louisiane est finalement vendue aux États-Unis par Napoléon Bonaparte.

Louis Joseph de Montcalm-Gozon, marquis de Saint-Véran (mort durant le siège de Québec qui signe la défaite française en 1759)

En 1803, la France vendait aux Etats-Unis, pour la somme de 15 millions de dollars de l’époque (entre 60 et 80 millions de francs), la colonie française de Louisiane. Le traité de cession fut signé à Paris le 30 avril 1803, côté français par le ministre du Trésor, le marquis de Barbé-Marbois, au nom de Napoléon Bonaparte, Premier Consul, et côté américain, par James Monroe et Robert R. Livingston, envoyés du Président des Etats-Unis, Thomas Jefferson. Au départ, le Président Jefferson avait chargé ses 2 envoyés de négocier l’achat du port de La Nouvelle-Orléans et de la région de la côte septentrionale du golfe du Mexique connue sous le nom de Floride occidentale, pour la somme de 10 millions de dollars. Mais lorsque Napoléon Bonaparte leur proposa de leur vendre l’ensemble de la colonie française de Louisiane, les négociateurs américains s’empressèrent d’accepter. Pourquoi cette braderie ? En stratège sans doute mal avisé, Napoléon n’entend pas pouvoir défendre ce territoire contre les Anglais et préfère engranger un montant conséquent pour financer ses guerres européennes. On connait la suite…

Transaction franco américaine sur la Louisiane en 1803

Ce vaste territoire correspondait (aux limites néanmoins bien difficiles à établir) à plus de 2.144.476 km2, soit 22,3% de la superficie actuelle des États-Unis, soit bien plus que l’actuel Etat de Louisiane. En effet, il incluait ce qui constitue aujourd’hui l’Arkansas, le Missouri, l’Iowa, l’Oklahoma, le Kansas et le Nebraska ; une partie de la Louisiane, du Texas, du Nouveau Mexique, du Minnesota, du Dakota du nord, du Dakota du sud, du Montana, du Wyoming et du Colorado ; ainsi qu’une partie des provinces actuelles de l’Alberta et de la Saskatchewan au Canada.

T. Jefferson négociateur de l’achat de la Louisiane à Napoléon (honoré depuis au Mt Rushmore et sur le billet de 2 $)
François, marquis de Barbé-Marbois (debout), montant une carte à Robert Livingston (au centre) et James Monroe (à droite)

Aujourd’hui, c’est en parcourant les territoires américains de l’est à l’ouest que l’on prend conscience de la présence et de l’héritage laissé par les trappeurs, les chercheurs d’or, les découvreurs de nouveaux mondes, et tous ceux qui étaient guidés par leur bonne étoile…

Annexe : la littérature sur cette présence francophone, sinon française, en Amérique du Nord est limitée.. citons néanmoins un ouvrage récent qui relate le rôle prépondérant des coureurs de bois dans la colonisation du Grand Ouest, leurs rencontres et relations avec les indiens…

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